Dans son introduction, il appelle paradigme, "les découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions".

Heureusement, ce livre m'est tombé dessus, dans les années 80... très révélateur de la "temporalité" et non l'"abolue-ité" de tous les paradigmes... :-)

La nouvelle vision de T.S. Kuhn exprime une progression de la science par des révolutions successives plutôt qu'une évolution par une accumulation de théories, de méthodes et d'observations des faits. Pour lui, ces révolutions semblent suivre un processus de crises, dans lesquelles la science normale, en tant que recherche fermement accréditée par une ou plusieurs découvertes scientifiques passées, découvertes que tel groupe scientifique considère comme suffisantes pour fournir le point de départ d'autres travaux, s'est trouvée périodiquement face à des ruptures la contraignant à intégrer de nouveaux paradigmes, et ce non sans résistances de la part de certains "nostalgiques", ni sans réactions de rejet, des adeptes d'un nouveau paradigme, pour les anciennes visions. Les théories dépassées, bien souvent nommées erreurs, superstitions ou mythes, font pourtant intégralement partie d'une connaissance scientifique en adéquation temporelle avec une vision globale de la réalité, ainsi que ces méthodes de recherche. Les théories nouvelles qui viennent à bout d'un problème irrésolu et instaurent un cadre conceptuel et méthodologique nouveau s'insèrent dans un nouveau contexte de description de la réalité, voire le fonde.



Il reste que ce processus "révolutionnaire" provoque des remous parfois très passionnels dus à la "subjectivité" humaine et à la personnalité des scientifiques.

"Un homme peut se sentir attiré vers les sciences pour toutes sortes de raisons : entre autres le désir d'être utile, le frisson ressenti en explorant un domaine neuf, l'espoir de découvrir un ordre et le besoin de mettre à l'épreuve les connaissances établies. Ces motifs contribuent à déterminer quels problèmes particuliers, par la suite, retiendront l'attention de l'homme de science."

Ces motivations sont certes très honorables, mais, comme certaines variables, il y en a de cachées et certainement peu avouables. Alors, la science, "une longue histoire humaine"?

Hors du consensus, point de salut :"La science normale n'a jamais pour but de mettre en lumière des phénomènes d'un genre nouveau; ceux qui ne cadrent pas avec la boîte passent même souvent inaperçus. Les scientifiques n'ont pas pour but, normalement, d'inventer de nouvelles théories, et ils sont souvent intolérants envers celles qu'inventent les autres. Au contraire, la recherche de la science normale est dirigée vers une connaissance plus approfondie des phénomènes et théories que le paradigme fournit déjà. Ce sont peut-être là des défauts. Les domaines explorés par la science normale sont évidemment minuscules; elle restreint terriblement le champs visuel."

Ces propos de Kuhn concernent une vision non pas "globale" de la science, mais celle partielle qui se limite à un conformisme accrédité. Il existe bon nombre de scientifiques dont le sérieux et la rigueur sont reconnus par la validité de leurs théories et de leurs recherches, qui se sont pourtant aventurés sur des terrains sensibles aux franges du "conventionnel", en prenant le risque de la perte de leur crédibilité et en acceptant une démarche novatrice et libératrice du contrôle exercé par une élite de la connaissance scientifique. T.S. Kuhn exprime encore cette nécessité de la progression de la science par des révolutions en faisant le parallélisme avec les révolutions politiques. "Les révolutions politiques commencent par le sentiment croissant, parfois restreint à une fraction de la communauté politique, que les institutions existantes ont cessé de répondre d'une manière adéquate aux problèmes posés par un environnement qu'elles ont contribué à créer. De semblable manière, les révolutions scientifiques commencent avec le sentiment croissant, souvent restreint à une petite fraction de la communauté scientifique, qu'un paradigme a cessé de fonctionner de manière satisfaisante pour l'exploration de la nature sur lequel ce même paradigme a antérieurement dirigé les recherches."

C'est à se demander si l'approche de la vérité n'est possible hors ce choc parfois explosif de paradigmes différents s'appuyant sur leurs propres logiques. Mais Kurt Gödel, un logicien, démontra en 1931, l'échec de la logique "vrai/faux" comme preuve d'une vérité, par ses propres contradictions "logiques"; (une chance pour l'indécidable et le probable conditionnel).



"La structure des révolutions scientifiques" quelques extraits :

Parmi les gens qui ne sont pas vraiment des spécialistes d'une science adulte, bien peu réalisent quel travail de nettoyage il reste à faire après l'établissement d'un paradigme, ou à quel point ce travail peut se révéler passionnant en cours d'exécution.

[...]L'étude des traditions de la science normale révèle de nombreuses règles secondaires qui nous renseignent clairement sur les obligations qu'implique pour les scientifiques l'acceptation des paradigmes.[...]Toutefois déterminer des paradigmes communs n'équivaut pas à déterminer des règles communes.
[...]Par suite, la recherche de l'ensemble des règles qui sont la base d'une tradition de recherche normale donnée devient une source d'agacement continuel et profond.

[...]Des hommes de sciences peuvent s'accorder pour dire qu'un Newton, un Lavoisier, un Maxwell, ou un Einstein ont fourni une solution apparemment durable à un groupe de problèmes majeurs, et ne pas être d'accord pourtant, parfois même à leur insu, sur les caractéristiques abstraites particulières qui donnent à ces solutions leur valeur permanente. C'est-à-dire qu'ils peuvent être du même avis quant à l'identification d'un paradigme sans pouvoir se mettre d'accord, ou sans tenter même de se mettre d'accord sur une interprétation ou une rationalisation complète de celui-ci. Un paradigme peut donc guider les recherches, même s'il ne se laisse pas réduire à une interprétation unique ou à des règles généralement admises.

[...]La période antérieure à la formation d'un paradigme, en particulier, est régulièrement marquée par des discussions fréquentes et profondes sur les méthodes légitimes, les problèmes, les solutions acceptables; bien que cela serve plus à définir des écoles qu'à rallier l'unanimité.

[...]Bien qu'elles [les discussions] soient presque inexistantes durant les périodes de science normale, elles se reproduisent régulièrement juste avant et pendant les révolutions scientifiques, aux moment où les paradigmes sont attaqués et susceptibles de changer.

[...]Les adeptes de paradigmes concurrents ne s'entendent jamais complètement, aucun des partis ne voulant admettre toutes les suppositions non empiriques dont l'autre a besoin pour rendre valable son point de vue.[...]Chacun peut espérer convertir l'autre à sa conception de la science et de ses problèmes, aucun ne peut espérer prouver son point de vue. La concurrence entre paradigmes n'est pas le genre de bataille qui puisse se gagner avec des preuves.

[...]Puisque les nouveaux paradigmes sont issus des anciens, ils s'incorporent ordinairement une grande partie du vocabulaire et de l'outillage, tant conceptuel que pratique, qui étaient ceux du paradigme traditionnel, mais il est rare qu'ils fassent de ces emprunts exactement le même usage. Dans le cadre du nouveau paradigme, les termes, les concepts et les expériences anciens se trouvent les uns par rapport aux autres dans un nouveau rapport. D'où ce qu'il nous faut appeler, faute d'un meilleur terme, des malentendus entre les écoles concurrentes.

[...]Un nouveau candidat au titre de paradigme, la première fois qu'il se propose, a rarement résolu plus de quelques-uns des problèmes qui lui sont posés, et ses solutions sont souvent loin d'être parfaites.

[...]Mais les discussions de paradigmes ne portent pas vraiment sur les possibilités relatives de résolution des problèmes, bien que, pour de bonnes raisons, on les présente généralement en ces termes. Ce qui est en jeu, c'est de savoir quel paradigme devra à l'avenir guider la recherche sur des problèmes qu'aucun des concurrents ne peut déjà prétendre avoir résolus complètement.

[...]Celui qui adopte un nouveau paradigme à un stade précoce doit souvent le faire au mépris des preuves fournies par les résolutions de problèmes. Autant dire qu'il lui faut faire confiance au nouveau paradigme pour résoudre les nombreux et importants problèmes qui sont posés, simplement parce qu'il connaît l'incapacité de l'ancien à en résoudre quelques-uns. Une décision de ce genre ne relève que de la foi.[...]Il faut aussi une base (bien qu'elle ne soit pas obligatoirement rationnelle, ni définitivement exacte) à la foi accordée au candidat choisi. Il faut que quelque chose donne, à quelques hommes de science au moins, le sentiment que la nouvelle proposition est dans la bonne voie, et parfois ce sentiment dépend seulement de considérations personnelles imprécises et esthétiques, qui feront pencher la balance au moment où la plupart des arguments techniques clairement formulés indiquent l'autre direction.
[...]Mais si un paradigme doit triompher un jour, il faut qu'il obtienne d'abord quelques premier adhérents, des hommes qui le développeront jusqu'au stade où des arguments rigoureux pourront être avancés et multipliés.

[...]Au début, un nouveau candidat au titre de paradigme n'a parfois que quelques partisans et dont les motifs peuvent même être suspects. Néanmoins, s'ils sont compétents, ils l'amélioreront, exploreront ses possibilités et donneront une idée de ce que ce serait que d'appartenir à un groupe guidé par lui. En même temps, si le paradigme est de ceux qui sont destinés à vaincre, le nombre et la valeur des arguments en sa faveur augmenteront; ses adhérents se feront donc plus nombreux et l'étude du nouveau paradigme se poursuivra.